mardi 18 janvier 2011

C'ETAIT POURTANT SIMPLE

Au matin sous la tente tu m'avais fait ta déclaration.
En lisant ma stupeur tu avais bredouillé les lettres :
partager ma vie, sortir de mes cases, voir mes amis
sans pression ni question, être plus.
Je pouvais prendre mon temps,
antichambre de ton espoir.
Sur le sentier tu avais cheminé dans mes pas,
confiant et enthousiaste, tu avais bien vu mon silence sonné,
mais dévorant les kilomètres escarpés, cueillant à l'occasion
quelque fleur alpine sans arrière pensée,
tu avais dit ton essentiel, au final de nos jours de randonnée.
Moi j'avais parcouru mon labyrinthe intérieur,
égaré dans l'inconnu de l'engagement.
N'étais-je pas à l'abri des invasions,
protégé par notre différence?
A nous deux nous n'accumulions pas quarante ans,
et il me fallait mûrir vite, découvrir où était le libre, ou était le cachot.
Était-ce vivre avec toi, ou garder mon contrôle,
sentir sur ma peau la brise fraîche ou ton souffle amoureux?
Je voulais t'aimer, j'avais peur de te céder,
Être attaché, était-ce comme être enfermé?

Smith Mountain Lake par James Roney sous licence CC
Smith mountain lake par James Roney sous licence CC
Le jour s'était fait discret sur la montagne émeraude
les liens de jade avaient tissé avec le quartz rose un doux mandala
dans l'air miroitant de notre arrivée au gîte.
Nous avions posé les sacs contre le bois clair,
la patronne nous avait montré le bout de banc
qui nous verrait échanger à la nuit, avec tous, les douceurs de la vallée.
La berge nous avait attiré avec un air de Satie,
je n'y voyais plus guère, j'étais fatigué, affamé et perdu.
Pourtant c'était simple, il suffisait d'écouter:
Le lac ondulait dans le soir, il a murmuré flic flac,
ou tu restes prostré et la mouche du sommeil te piques,
ou tu lâches prise et l'oiseau de l'amour t'embarque.
Et les yeux dans les tiens,
je t'ai dit oui.
Mon premier bonheur dans ma vie, je le dois à un clapotis.

vendredi 7 janvier 2011

ILE DESERTE

Je crois n'être pas le seul à avoir toujours eu la tentation de l'île déserte.
La paix, enfin retrouvée. Je goûterais le silence infini d'une quiétude délicieuse, où les trublions de la quotidienneté trépidante n'exerceraient qu'un écho fantomatique. Ne penser à rien, n'avoir que peu de besoins, vivre au jour le jour sans interrogation, sans avenir et sans passé.
Se mettre au soleil parce que ma peau en a envie, boire de l'eau lorsque la soif me dirige, dormir dès que Morphée me rend visite. Le bonheur sur la terre.
Forcément, il y a quelques minuscules conditions à cette condition. Mon île n'est pas tout à fait vide bien entendu, je ne l'envisage pas en tant que désert sec et inhospitalier. Elle contient de l'eau qui me désaltère à volonté, des arbres, plantes, fruits et animaux qui me nourrissent. C'est que mon équilibre alimentaire, fût-il au jour le jour, n'est pas négociable. Je n'ai pas le courage de cultiver, aussi toutes ces choses sont-elles à disposition sans effort.
Mon oeil se lassant d'un relief totalement plat, le paysage est légèrement vallonné, pour rendre son parcours intéressant. Dans la pratique, si des associations de prés, forêts et autres cours d'eau peuvent égayer mes promenades, je n'y vois pas d'inconvénient.
J'aime bien l'alternance des saisons et du climat, sans extrême, et mon île offre cette diversité. Et enfin je savoure la sérénité, libre dans mes actes comme dans ma tête. La nature m'offre des plaisirs renouvelés, et la béatitude pointe son nez.

Frédéric Bazille_Jeune_Homme
Frédéric Bazille Jeune homme (partie) sous domaine public
Mes yeux se reposent, mon corps se régénère.
Toutefois, il reste peut-être un tout petit rien : je me sens un peu seul...Mon chéri me manque! Mais qu'à cela ne tienne, c'est mon île après tout, ma baguette magique peut m'offrir la présence affectueuse et non pesante de mon entourage proche.
Je veille à leur confort, leurs amis sont donc conviés. Pendant que j'y suis, je ne pourrais me passer des animaux qui m'accompagnent. L'esclavage est minime, et la sincérité sans limite.
Je suis donc serein, et dans ma félicité euphorique, quasiment tout est merveilleux.
Un grain de sable cependant, je m'ennuie légèrement malgré tout. Je sème quelques râleurs dans la campagne, ils stimulent mon énergie, et également de ces personnages énigmatiques avec lesquels je n'ai aucune affinité mais qui m'ouvrent l'esprit. Je me mets à écrire, juste pour rompre toute lassitude. Ça y est, je suis parfaitement bien sur mon île.
Je peux écrire, lire, confronter...Lire? comment ai-je pu oublier les livres? Je rajoute fébrilement les bibliothèques, et un ordinateur relié à internet, puisque cela fait désormais partie de la lecture. Et j'y joins la communauté des internautes, sans laquelle internet ne serait rien. S'y intègre automatiquement ce qu'il faut pour faire fonctionner tout cela, politiciens véreux ou honnêtes, savants obscurs ou hommes de la rue.
Mais j'ai aussi oublié un toit sur ma tête, pour survivre à mes saisons! Un petit toit, avec quelques pièces en dessous, une petite véranda pour ma détente. Elle n'est pas luxueuse, je ne suis pas difficile.
C'est fait, mon île est prête, elle me convient car je peux faire quelque chose de ma vie dans cette île, dans la mesure de mes moyens. Je peux y être heureux.
Un dernier ultime petit détail : Il me faut saupoudrer mon île d'imprévu, dût-il être pénible, car je me connais, sans interventions du destin, je me lasserais.
Voilà, c'est parfait, elle est parfaite, je suis à pied d'œuvre pour me faire une vraie place, ma juste place, sur mon île.
Bien sûr, tu as compris à quoi elle ressemble, mon île. Je ne suis pas un vrai contemplatif, j'ai besoin de tout ce qu'il y a ici.
Puisque c'est ici et maintenant, mon île déserte, et tu y es aussi.